A la veille de la Révolution, le vignoble de Saint-Emilion est profondément marqué par ses structures foncières, socio-économiques, qui avaient évoluées dès la fin du Moyen Age. Alors que dans d’autres régions viticoles du Bordelais, l’on passera directement du système féodal à la constitution de grands domaines viticoles, le Libournais se caractérise par ses bourdieux et métairies. Ces petites unités d’exploitations, qui constituèrent d’abord un

progrès, freineront ensuite l’évolution vers la monoculture et l’émergence de grandes propriétés. Elles expliquent en grande partie l’extrême morcellement du vignoble actuel.

Les nouvelles plantations de vignes se feront progressivement à partir du XVIIe avec le renouveau des échanges entre la Guyenne, l’Angleterre et la Hollande. Au début du XVIIIe siècle, la poussée de la demande anglaise et hollandaise entraîne une formidable expansion du vignoble de Saint-Emilion, dont la superficie va doubler dans le premier tiers du XVIIIe siècle. On voit apparaître à cette époque, sur les côteaux, des plantations en règes homogènes avec de bons cépages.

Les fortes gelées de 174O vont amplifier ce mouvement. La distorsion entre les petites récoltes qui s’en suivirent et un marché en pleine expansion auront une forte incidence sur le niveau des prix et le rythme des plantations. Les cartes de Belleyme, établies vers 1762 montrent qu'une bonne partie du plateau, des côtes et pieds de côtes est déjà occupée par la vigne.

 

Surtout, on voit apparaître dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle de grandes figures de propriétaires qui jouèrent un rôle de pionniers : Combret de la Nauze, Jacques Kanon, François Boyer, Jean de Sèze, les familles de Carles et de Canolle, entre autres. Ouverts aux idées nouvelles, férus d’agronomie et d’ampélographie, ces hommes mettent en application sur leurs domaines de nouvelles méthodes, de nouveaux principes.

On sélectionne les meilleurs terroirs, on réalise si nécéssaire de grands travaux de drainage, de défonçage et de déroctage ( de cette époque datent les fameux sillons que beaucoup ont attribué à tort au génie gallo-romain). Les cépages roturiers sont arrachés au profit du Cabernet, du Bouchet, du Noir de Pressac. Présents sur leurs vignes, accordant une attention minutieuse à la vendange, aux travaux de vinification, au choix de la futaille, ces hommes donnent naissance à travers la notion de propriété viticole à des “crus” au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Ainsi, nait à la fin du XVIIIe siècle une première génération de véritables “Châteaux”. De vastes demeures de maître, mises en valeur par un parc ou une cour d’honneur, sont érigées. Elles commandent cuviers, chais, dépendances, remises et s’ouvrent par de vastes allées sur leurs vignobles dont les parcelles s’entourent de murets de pierre.

L’arrivée de la Révolution dans laquelle Saint-Emilion joua un rôle important avec Marguerite-Elie Guadet et ses compagnons Girondins ne modifia pratiquement pas le visage de l’ancienne Juridiction, même si elle marque la dissolution de la Jurade ( jusqu’à sa renaissance au XXe siècle).

Au début du XIXe siècle, le commerce des vins de Saint-Emilion n’eût pas trop à souffrir des guerres napoléoniennes et du premier grand blocus. Mais d’autres épreuves se préparent déjà pour le vignoble : l’oïdium, puis le phylloxéra. Face à l’adversité, Saint-Emilion réagira avec son ardeur coutumière. En 1884, Saint-Emilion crée le premier Syndicat Viticole de France. Il sera le ferment de l’exceptionnelle politique qualitative menée depuis sur ce vignoble.